Préparation
MISSION VIS
Préparation à la mission
(Récit de Georges Soulier)
A
l’école du M.I. 6 et de l’O.S.S. de Saint Albans, la constitution
des binômes ou équipes de deux fut souvent laissée au choix des
agents. La sympathie et l’estime réciproque, ainsi que l’état
d’avancement des cours et formations, emportaient la décision.
Pour cette préparation, j’ai été envoyé quelques
jours plus tard « au vert ». C’était l’expression utilisée pour
désigner l’endroit très discret où l’on passait les derniers jours
avant le départ. Il s’agissait d’y mettre au point tous les détails
concernant la mission, et si nécessaire, de se remettre en pleine
forme physique.
Cela se passait dans un manoir perdu dans la nature.
L’endroit s’appelait Grendon. Il était situé à une dizaine de
kilomètres de Northampton. On arrivait à cette maison en traversant
un grand parc très bien entretenu. Elle était dirigée par le
capitaine Alden de l’O.S.S., et tout le personnel était composé de
militaires américains triés sur le volet. Chacun de nous avait sa
chambre luxueusement meublée et il y avait plusieurs salons et
salles à manger. Je me souviens que nous y mangions de manière
royale. Ce n’était plus le régime anglais. Par exemple au petit
déjeuner il y avait des jus de fruit, des petites crêpes épaisses
sucrées, sur lesquelles on mettait du miel liquide, du pain anglais
très blanc avec du beurre de cacahuète, de la confiture, des
corn-flakes, des petites saucisses délicieuses, sans parler bien sûr
du lait, du café, thé ou chocolat, etc. Le tout à volonté. Et des
repas copieux midi et soir.
Le capitaine Alden nous avait expliqué que le nombre de personnes
passant dans cette maison devait rester absolument secret, aussi
bien pour l’état-major que pour l’intendance qui nous ravitaillait.
Aussi les quantités livrées étaient toujours les mêmes, et
évidemment bien supérieures aux besoins.
C’est là que j’ai su que le lieu de ma mission serait
Blois. Ce lieu devait rester secret pour tous, et il était interdit
d’en parler entre camarades pour des raisons évidentes de sécurité.
L’équipe intégrait un chef de mission (l’observateur) et un radio
chargé de la transmission des renseignements et de la réception des
messages de l’O.S.S. à Londres. J’étais le radio. J’ai appris que
mon coéquipier serait Jourdet. Il s’agissait d’un camarade qui avait
suivi le même entraînement et que je connaissais déjà.
On nous a remis un plan détaillé de la ville de Blois.
Nous devions l’étudier très sérieusement pour le connaître par cœur,
et être capables de nous diriger sur place sans l’aide de personne,
comme si nous y habitions depuis longtemps. Nous avons dû apprendre
aussi les noms et adresses des principaux commerçants et autres
administrations. Nous avons subi plusieurs examens au cours desquels
on nous demandait des renseignements sur les personnes que nous
étions censés connaître, ou sur la manière de nous rendre d’un endroit
à un autre.
Nous avons appris que le nom de code de notre mission
serait « VIS » et que notre secteur de travail dont Blois serait le
centre, s’étendait de Vendôme au Nord, à Orléans à l’Est, Tours
à l’Ouest et Vierzon au Sud. Des cartes d’état-major très détaillées
de cette zone nous ont été remises. On nous a également demandé de
choisir un nouveau pseudo pour cette mission, et j’ai choisi Georges
Sautel avec des renseignements d’état civil qui m’ont été donnés, et
qui en cas de contrôle étaient invérifiables ; les registres de
l’état civil de l’endroit où l’on était censé être né, ayant été
détruits ou brûlés pendant la première partie de la guerre.
Quelques jours plus tard, on m’a remis une carte d’identité, établie au nom que j’avais choisi, par le Commissariat de Police de Blois. J’ai reçu également différents jeux de papiers : carte de ravitaillement dont j’ai dû apprendre à me servir, carte de travail, carte de membre des Auberges de Jeunesse, attestation de domicile, etc.
J’ai également reçu tout le matériel dont je pourrais
avoir besoin au cours de cette mission. Entre autres, deux postes
radio émetteur-récepteur Mark 7 dans leurs petites valises en cuir
rouge, l’une des deux étant prévue pour l’asile de secours, un
pistolet automatique Colt 45, et différents gadgets : un stylo lance-gaz
de calibre 38 permettant d’aveugler provisoirement en cas de
nécessité un policier un peu trop curieux, une boule phosphorescente
de la taille d’une balle de ping-pong, destinée à être placée près
d’un objet à retrouver rapidement dans la nuit, tel que le pistolet
par exemple, ou encore pour faire des signaux nocturnes sur le
terrain de parachutage. Il y avait également une flasque contenant
du gin ou autre whisky, une boîte ronde métallique minuscule
contenant des pastilles permettant de résister à la fatigue et au
sommeil, une boussole, un kit médical avec seringue de morphine,
deux grenades anglaises n° 69 « striker » en bakélite, et encore
beaucoup d’autres objets que j’ai oubliés.
et les cartouches de gaz
bloc papier auto-destructible,
utilisé pendant cette mission
Enfin, nous emportions avec nous une pilule de
cyanure à avaler en cas d’arrestation et de tortures, pour éviter de
parler. Habituellement cette pastille était placée dans une
chevalière en or, possédant un chaton mobile. Celui-ci cachait une
petite cavité de la taille de la pastille. Malheureusement pour moi,
il n’y avait plus de chevalière lorsque j’ai reçu cette pastille, et
elles ne sont arrivées qu’après mon départ. De ce fait je ne l’ai
jamais eue ! Je dois dire d’ailleurs qu’à l’époque, c’était le
moindre de mes soucis !
Du point de vue financier nous étions à l’aise. Nous
avions reçu pour nos frais une somme de deux cent mille francs (soit
environ 30 500), ce qui, à l’époque, représentait une somme énorme.
À titre de comparaison, un directeur d’entreprise devait gagner au
maximum quatre à cinq mille francs par mois (750 environ),
lorsqu’il était bien payé ! La moitié de cette somme serait mise en
réserve dans notre asile de secours.
Dans les derniers jours précédents notre départ, on nous a fait
choisir des vêtements civils. Ils n’avaient aucune marque, et il
n’aurait donc pas été possible d’en définir la provenance en cas de
contrôle. J’ai reçu également un bracelet-montre suisse de très
grande qualité, mais qui était également sans marque.
Nous avons appris qu’une équipe dirigée par un certain
« Pierre » devait nous réceptionner au sol, et nous conduire dans
un asile provisoire où nous serions en sécurité avant notre départ
pour Blois. Ce « Pierre » devait également nous indiquer le nom de la
personne à contacter pour notre installation dans cette ville. Un
message convenu serait diffusé par la radio de Londres, la célèbre
B.B.C., dans la rubrique « messages personnels » pour informer le
comité d’accueil de notre arrivée. Treize heures trente : Ici
Londres, voici des messages personnels :
Le typhon prendra quatre équipages
Nous disons :
Le typhon prendra quatre équipages deux fois.
À l’annonce de ce message répété au bulletin de dix-neuf heures trente et vingt et une heures trente, Pierre devait prendre toutes les dispositions
nécessaires pour nous recevoir le même soir, et en particulier,
baliser le terrain et en assurer la sécurité avec l’aide de
résistants du secteur.
Le 30 mai 1944, dans la matinée, on nous prévient :
c’est pour ce soir ! Dans l’après-midi, nous nous habillons en civil,
et nous ne gardons que nos armes. Tout le reste de nos vêtements et
de notre matériel est embarqué dans des conteneurs qui doivent être
parachutés avec nous. Trois autres équipes partiront en même temps
que « Vis » : « Madeleine » travaillera dans le secteur de St Germain,
« Marbot » à Versailles et « Curé » à Tours. Le soir après le dîner,
nous nous réunissons une dernière fois avec ceux qui restent sur
place, pour boire le verre du départ. On ne boit que du gin ou du
whisky, mais en quantité. Aussi sommes-nous bien remontés à la fin
de ce pot.
Après avoir fait nos adieux, nous embarquons vers 22h00 dans des
voitures qui nous emmènent vers le terrain d’Harrington, non loin de
Tempsford, une des bases de la 8 Air Force. Deux B24 Liberator
des Carpetbaggers du 801/492 Bombardment Group de l’U.S.A.A.F. nous
attendent. Le Liberator est un énorme bombardier quadrimoteurs
qui embarque huit hommes d’équipage : pilote, copilote, navigateur,
bombardier, radio, dispatcher, mitrailleur, mécanicien. Il faut
noter que les appareils affectés à ce type de mission étaient peints
en noir mat anti-réfléchissant pour camouflage et protection des
projecteurs de la FLAK.
Nos containers sont déjà chargés. Nous nous équipons
avec plusieurs plaques de mousse, puis nous enfilons la combinaison
camouflée, les sur-bottes en toile et enfin le casque en mousse qui
servira à amortir les chutes trop brutales. Enfin il ne reste qu’à
s’équiper du parachute. Le colonel est venu nous glisser quelques
mots d’encouragement. Nous montons à quatre par appareil dont les
moteurs tournent déjà. Nous nous asseyons à même le sol, car il n’y
a ni siège, ni banquette. L’avion décolle dans la nuit, il fait très
sombre car il n’y a pas d’autre lumière dans la carlingue qu’une
petite veilleuse. À l’extérieur, tout paraît bien noir aussi, bien
que ce soit la pleine lune, comme pour tous les parachutages. À
l’intérieur, l’euphorie du départ a fait place à un silence complet.
Rapidement nous sommes au-dessus de la Manche. Les
mitrailleurs tirent quelques rafales pour vérifier le bon
fonctionnement de leurs armes. J’éprouve une forte appréhension,
provoquée d’abord par le saut à effectuer, appréhension qui est
toujours la même que la première fois, quel que soit le nombre de
sauts déjà effectués, mais surtout pour ce que nous allons trouver
au sol. En effet il est déjà arrivé que les personnes chargées de la
réception aient été arrêtées et remplacées par des agents de la
Gestapo.
Nous volons depuis plus d’une demi-heure, puis tout à coup l’avion
est entouré de lueurs et fortement secoué. Le responsable du vol,
sans plus d’émotion, nous explique que nous arrivons à hauteur des
côtes françaises, et que nous avons affaire à la D.C.A. qui tire sur
nous. Enfin tout redevient calme.
Passe une nouvelle heure sans incident, puis le
dispatcher qui est en contact radio avec le pilote, nous demande de
nous préparer, car nous n’allons pas tarder à arriver. Nous
accrochons tous alors le mousqueton de notre parachute au câble
d’acier qui traverse en longueur l’appareil et nous attendons… Mais
rien ne se passe ! Après avoir effectué plusieurs tours au-dessus du
terrain, le dispatcher nous informe que le comité de réception n’a
pas balisé la DZ (dropping zone) ni envoyé le signal convenu. En
conséquence le largage est remis et nous faisons demi-tour, cap sur
l’Angleterre ! Un lâche soulagement remplace alors la peur que j’ai
éprouvée jusque-là. Je pense qu’il en est de même pour mes autres
compagnons, car d’un seul coup nous sommes tous plus loquaces.
En passant au-dessus d’une ville le dispatcher prend de
gros paquets entourés de papier kraft et ficelés. Il tranche les
ficelles avec son couteau et balance tous ces paquets encore fermés
par la trappe. Il nous explique que ce sont des tracts
anti-allemands. Les paquets encore ficelés mettent un certain temps
pour s’ouvrir en tombant rapidement, si bien que les tracts ne
s’éparpilleront qu’à faible altitude au-dessus des maisons. Nous
atterrissons à la base vers 3 ou 4 heures du matin.
Après quelques heures de repos, vers la fin de la
matinée, nos officiers américains nous annoncent que nous repartons
le soir même. Comme la veille, nous arrosons ce nouveau départ avant
de rejoindre les avions. Le vol se passe sans incident notoire. À
nouveau le dispatcher nous demande de nous préparer et nouvelle
attente. Encore une fois, rien ne se passe ? Il n’y a toujours pas
de signal au sol et nous rentrons à nouveau en Angleterre.
Le lendemain, le 1er juin, nous nous faisons brocarder par les
camarades restés sur place. Ils se moquent gentiment de nous, disant
que nous avons eu la frousse de sauter, ou encore que c’était pour
pouvoir boire un nouveau pot de départ et bien d’autres
plaisanteries du même genre. Presque immédiatement, on nous prévient
que nous repartons le même soir. Au nouveau pot d’adieu tout le
monde déclare que finalement il n’est pas désagréable de recommencer
tous les soirs le même cérémonial, et que nous pouvons continuer
comme ça quelques jours encore.
Cette fois encore, nous nous installons dans le même appareil. Nous
commençons à bien connaître la procédure. En arrivant à hauteur des
côtes françaises, nous essuyons comme la première fois un violent
tir de D.C.A., mais l’avion n’est pas touché. Peu avant l’arrivée
sur la DZ, nous apercevons par un hublot, assez loin sur notre
gauche, de grandes lueurs rouges. On nous explique que pour faire
diversion sur notre vol, l’aviation U.S. procède à un bombardement
d’un centre ferroviaire.
Peu après, nouvelle préparation au saut. Le dispatcher
nous signale que cette fois ça y est. Les signaux de reconnaissance
convenus sont exécutés, le comité d’accueil est bien là. La trappe
s’ouvre. Un premier passage pour larguer nos conteneurs, puis nous
revenons en bout de terrain. Le cœur battant, je m’assieds au bord
de la trappe. J’aperçois la lumière rouge qui s’allume et j’entends
crier à tue-tête « Action station », puis, alors que la lumière passe
au vert, un hurlement : « Go !! ». Ma mission commence !
Je me lance dans le vide.
Ainsi livrés à leur destin, chacun des agents « Sussex » participa de
façon très active à renseigner l’état-major allié, se déplaçant avec
la ligne de front, souvent même se repliant avec les troupes allemandes.
Déroulement
MISSION VIS
La mission
Un grand coup de vent dans la figure, puis une grosse secousse, mon parachute vient de s’ouvrir. Après le bruit des moteurs, c’est le calme complet. Il fait beau, la lune est encore quasiment pleine, et je descends lentement sur ce terrain proche de Rochefort-sur-Loire. Au loin j’aperçois les lueurs du bombardement dont je suis en partie et bien involontairement responsable. Très vite s’approche sous moi un champ de blé dans lequel je me pose en douceur et sans bruit. Mais je n’ai pas le temps de rêvasser au clair de lune. Je me débarrasse rapidement de mon harnais de parachute que je roule rapidement comme j’ai appris à le faire. Idem pour la combinaison, le casque et les sur-bottes en toile que je camoufle du mieux que je peux. Je rejoins assez rapidement Jourdet, mon coéquipier qui a sauté derrière moi, et qui est tombé dans un champ de vigne, juste entre des piquets sur lesquels il aurait pu s’empaler !
Tout est calme et tranquille autour de nous. À ce moment-là, un
homme sort de l’ombre et vient dans notre direction. C’est Pierre
qui est venu nous attendre avec son comité de réception. Il y a
plusieurs hommes, dont un fermier des environs avec une voiture à
cheval, que nous rejoignons.
Ce parachutage voit arriver sur ce terrain nos quatre équipes
Sussex. Nous passons une bonne partie de la nuit à récupérer nos
containers, il y en a deux par équipe, soit huit au total que nous
chargeons dans la voiture. Avec les parachutes, cela fait du volume
! Tous les camarades nous ont progressivement rejoints, sauf un qui
finira tout de même à arriver plus tard. Il nous expliquera être
tombé au milieu de la Loire, sur un banc de gravier ! Heureusement
qu’en cette saison elle était presque à sec.
Nous partons à pied derrière notre voiture à cheval. Pierre nous
apprend que nos deux avions se sont croisés et recroisés plusieurs
fois au-dessus du terrain, l’un le prenant dans le sens de la
longueur, l’autre dans la largeur, au lieu de se suivre, et risquant
chaque fois la collision. Il est vrai que nous volions tous feux
éteints.
Arrivés dans la cour du fermier, nous déchargeons tout notre
matériel que nous entreposons dans l’écurie. Pierre nous prévient
que nous devrons tous être partis avant 6h00 du matin avec toutes
nos affaires ! Il n’y a donc pas d’asile provisoire comme c’était
prévu, ni aucun moyen de transport pour nous et notre matériel.
Pierre nous dit simplement que nous devons nous adresser à M.
Vignon, le Secrétaire Général de la Préfecture de Blois, et lui
donner le mot de passe suivant : « De vifs incidents se sont
produits. » Il devra alors nous répondre : « Le cas est assez
fréquent. »
Après cette dernière précision Pierre quitte la ferme.
Le fermier a accepté de nous garder le matériel pour la journée,
pendant que nous irons par le train à Nantes acheter des malles. À
40 km, c’est la ville la plus proche de Forges, le village où nous
sommes, mais il n’y a qu’un train le matin vers 7h00 pour y aller,
et un autre le soir pour en revenir. Comme il est déjà plus de 5h00
du matin, pas question de dormir, alors nous sortons des containers
nos sacs de voyage, dans lesquels nous mettons les quelques objets
dont nous pouvons avoir besoin dans l’immédiat.
Nous nous rendons rapidement compte sur le quai de la gare que tous
nos sacs sont semblables, en toile brune ou bleue avec des poignées
et des renforts de cuir clair ! Bien sûr, ces sacs sont alors à la
mode, et on en voit pas mal, mais tout de même, huit sacs tout neufs
en même temps dans cette petite gare… Nous ne sommes pas très fiers
de risquer ainsi de nous faire remarquer. Dieu merci, à la gare, les
gens n’ont pas l’air de faire attention à nous. Peut-être aussi ne
veulent-ils pas nous voir. Nous les entendons discuter des vols de
cette nuit, disant que les avions sont encore revenus pour la
troisième nuit consécutive, et qu’il doit certainement se préparer
quelque chose… Enfin le train pour Nantes arrive. Nous y montons, et
c’est là, pendant le trajet, qu’en entendant les conversations
autour de moi, je me rends compte tout à coup que je comprends tout
ce qu’ils disent. Depuis l’Angleterre j’en avais perdu l’habitude.
Nous arrivons sans incident à Nantes. Avec Jourdet, nous nous
promenons dans les rues avec une certaine appréhension lorsque nous
croisons des soldats et officiers allemands alors qu’hier encore,
nous rencontrions des Américains ou des Anglais ! Il me semble que
cela doit se voir sur notre figure que nous arrivons d’Angleterre !
Nous allons déjeuner dans un restaurant, et nous devons payer avec
des tickets d’alimentation. C’est la première fois, et je les donne
en faisant bien attention de ne pas me tromper. Comme ils sont faux,
je suis un peu inquiet et me demande s’ils seront acceptés sans
problème. Mais je suis vite rassuré, en effet la serveuse les
accepte sans même les regarder !
L’après-midi, nous achetons notre malle après avoir traîné en ville
pour passer le temps, mais je commence à être crevé, comme Jourdet
d’ailleurs. Ce n’est pas étonnant, c’est quand même la troisième
nuit consécutive que nous ne dormons quasiment pas. Par ailleurs la
tension nerveuse des trois vols et du parachutage n’est pas faite
pour arranger les choses. Je me demande si je ne devrais pas prendre
une des pastilles qui nous ont été données pour lutter contre le
sommeil. Mais je sais qu’après quelques heures de pleine forme, la
fatigue et le sommeil reviendraient de plus belle. Comme nous ne
sommes pas encore arrivés à Blois, je préfère m’abstenir et réserver
ces pastilles pour un cas plus urgent.
À la gare nous reprenons le train pour Forges. Arrivés, le fermier
nous apprend que Pierre est passé et qu’il a emmené nos armes ???
Prétextant qu’il avait de grandes facilités pour circuler, il nous
les fera parvenir à Blois par un certain « Marcel » que nous ne
connaissions pas ! Un mois plus tard, n’ayant toujours pas récupéré
nos Colts, nous les ferons demander par Vignon à ce Marcel. Mais
celui-ci, que nous ne verrons jamais, nous fera répondre que pour le
travail que nous avons à faire, nous n’en aurions pas besoin !?
Nous ne les récupérerons jamais.
Nous passons encore une bonne partie de la nuit à emballer tout le
matériel qu’il est possible de mettre dans la malle. Je regrette de
devoir abandonner nos parachutes en belle soie blanche, mais la
sécurité passe en priorité. D’ailleurs je dois souligner ici que le
fermier, à qui nous recommandons de ne pas utiliser ces voilures et
de les détruire, ne tiendra aucun compte de nos conseils ! Résultat,
nous apprendrons bien plus tard que, s’étant fait faire des chemises
avec la soie d’un parachute, il a malheureusement attiré l’attention
sur lui. Après une perquisition de la Gestapo, les autres parachutes
ont été découverts. Après interrogatoire « musclé » il a été fusillé
pour avoir hébergé des terroristes.
Le lendemain matin, le 3 juin, après avoir un peu dormi, nous
quittons définitivement Forges pour Blois. La voie de chemin de fer,
théoriquement directe, est coupée, probablement à la suite de
sabotages ou de bombardements. Nous devons effectuer de nombreux
détours. C’est ainsi que nous passons successivement par Nantes, Le
Mans, Château-du-Loir et Tours. Dans chacune de ces villes, nous
devons changer de train et attendre des correspondances, si bien que
nous n’arrivons à Blois que le 5 juin dans l’après-midi.
Là, nous nous rendons directement à la Préfecture, et nous demandons
à voir le Secrétaire Général, Monsieur Vignon. Dans une préfecture,
le Secrétaire Général est une personnalité, la deuxième après le
Préfet. Il faut donc faire antichambre avant qu’il nous reçoive.
Enfin, nous sommes introduits dans son bureau, dans lequel se
trouvent déjà deux employés de la Préfecture. Pour nous il n’est pas
question de parler devant eux, mais ils ne semblent pas vouloir
sortir et, à la question muette de Vignon qui nous regarde, nous
sortons tout de suite le mot de passe convenu : « M. le Secrétaire
Général, nous sommes venus vous voir, parce que de vifs incidents se
sont produits ». Au lieu de la réponse que nous attendons, il
rétorque « Ah oui, où ? ». Très surpris nous hésitons quelques
instants. Sur nos gardes, nous commençons à nous demander si nous
sommes bien devant la bonne personne. Notre hésitation doit lui
donner à réfléchir, et lui rafraîchir la mémoire, car il se reprend
et nous déclare enfin la phrase que nous attendions : « Le cas est
assez fréquent ». Je respire mieux. Il demande à ses employés de
nous laisser seuls.
Lorsqu’ils sont sortis, il s’excuse et nous dit qu’il nous attend
depuis plusieurs jours, et que le mot de passe lui était sorti de la
tête. Il nous demande des nouvelles de notre voyage, puis nous
annonce que nous allons être logés chez sa secrétaire, Mademoiselle
Hélène Jourdain, qui vit avec sa mère dans un appartement au plein
centre de Blois, juste en face du pont. Il nous y conduit, et nous
demande d’éviter de sortir et de nous montrer. Il nous explique
qu’il est très bien placé pour avoir tous les renseignements que
nous pouvons désirer, et qu’il n’y a qu’à les lui demander. Je lui
signale que pour des raisons de sécurité, il est absolument
indispensable de prévoir le plus rapidement possible un asile de
secours. Il promet de s’en occuper.
La pièce dans laquelle nous allons vivre est située au dernier étage
de l’immeuble, et elle est mansardée. Comme elle est très petite, je
prévois des difficultés pour mes liaisons radios. En effet,
l’antenne de mon Mark 7 doit être suffisamment longue pour émettre
et recevoir dans de bonnes conditions. Le soir même je tente un
contact avec notre station de Londres, mais sans résultat.
Le lendemain, c’est le 6 juin, jour du débarquement allié en
Normandie. J’essaye à nouveau d’avoir un contact radio à différentes
heures de la journée tout en modifiant la position de mon antenne.
Finalement, en pleine nuit, j’arrive à avoir le contact ! Je suis
soulagé. Ce n’est pas parfait, mais suffisant pour se comprendre. Je
signale que nous sommes bien arrivés et que nous sommes prêts à
travailler. En retour je reçois un message nous félicitant pour
notre installation et nous demandant de signaler tout mouvement de
troupes, susceptibles de remonter du Sud de la Loire vers le front
de Normandie en passant par le pont de Blois, qui est un des rares
encore intact sur la Loire : en quelque sorte, un point de passage
obligé. Ils me demandent de signaler également les convois
ferroviaires militaires passant par cette ville et se dirigeant vers
la Normandie.
En ce qui concerne ce fameux pont nous ne pouvons être mieux placés.
Notre fenêtre donne directement sur l’édifice, par conséquent nous
pouvons observer dans des conditions optimales tous les mouvements
de troupes et de véhicules militaires, et les signaler immédiatement
par radio. Pour ce qui est de la voie ferrée, Vignon nous signale
que le chef de gare de Blois est un de ses amis, qu’il connaît ses
sentiments patriotiques, et qu’il acceptera de nous fournir tous les
renseignements en sa possession, sur les convois de troupes et de
matériels signalés. Effectivement, dès les jours suivants, je peux
passer par radio de nombreuses informations concernant ces
déplacements.
À la sortie de Blois, en direction de la Normandie, existe un pont de
chemin de fer qui a déjà été bombardé, mais qui a été remis en état
provisoire, car il est indispensable au passage des renforts. Dès
que je suis avisé de l’arrivée d’un convoi, je le signale à Londres
qui envoie à nouveau la R.A.F. bombarder cet ouvrage névralgique, et
les transports de troupes et de blindés sont ainsi régulièrement
harcelés et détruits. De plus, à la suite de chaque opération, les
autorités civiles se rendent sur place pour constater les dégâts.
Pour la Préfecture c’est le Secrétaire Général, notre ami Vignon,
qui se déplace. Ainsi il peut me faire un compte-rendu précis des
dégâts que je transmets immédiatement par radio.
La vie clandestine se passe jusque-là pour le mieux. Notre tâche est
fréquemment entrecoupée par les alertes aériennes : au début nous
descendons à la cave ou dans les abris, mais très rapidement, voyant
qu’il ne se passe pas grand-chose, nous restons dans notre chambre.
J’ai en effet beaucoup de travail avec le codage et le décodage des
nombreux messages, qui eux-mêmes génèrent un gros « trafic » radio.
Compte tenu du nombre de messages, les missions deviennent de plus
en plus longues et commencent à constituer un risque important.
Mon coéquipier Jourdet, d’origine alsacienne, comprend très bien
l’allemand. Dans la journée, il fréquente tous les endroits où
peuvent se trouver des soldats, espérant par ce biais glaner des
renseignements intéressants.
Un matin vers 10h00, après une alerte au cours de laquelle nous
sommes restés comme d’habitude dans notre chambre, la sirène sonne
la fin. Machinalement je regarde par la fenêtre, lorsque de l’autre
côté de la Loire, exactement dans l’axe du pont, je vois arriver
deux avions, l’un derrière l’autre, et se dirigeant droit sur nous.
Deux P47 Thunderbolt américains. Je m’étonne qu’ils soient encore
là : normalement la fin d’alerte ne retentit que lorsqu’il n’y a plus
d’avion dans les environs.
Je les observe avec attention, lorsque tout à coup, alors qu’ils
arrivent à hauteur du pont, j’aperçois deux bombes qui se détachent
de l’un d’eux. L’effet est saisissant et j’en ai le souffle coupé,
car en une fraction de seconde, je me rends compte que ces bombes
vont nous tomber dessus. Nous nous précipitons dans l’escalier pour
essayer de rejoindre la cave, mais nous n’en avons pas le temps. Un
bruit épouvantable, et nous sommes entourés de poussière et de
gravats. Instinctivement je me réfugie sous l’évier d’une cuisine.
Me recroquevillant au maximum, je n’en mène pas large.
Après quelques minutes, tout redevient calme. Je sors de mon trou le
cœur encore battant. Nous nous rendons compte alors que l’une des
deux bombes est tombée juste devant la maison, endommageant la
façade et provoquant de gros dégâts à l’intérieur. Mais nous l’avons
échappé belle ! Il n’y a pas de blessé, mais la maison est
maintenant inhabitable. Nous partons donc immédiatement avec tout
notre matériel dans l’asile de secours que Vignon nous a procuré,
depuis quelque temps déjà, situé à La Chapelle-Vendômoise, à 12 km
de Blois, sur la route de Vendôme.
Il s’agit d’une ferme isolée, à l’extérieur du village. Le fermier,
M. Ouzilleau, est veuf, et vit avec sa fille de onze ans. C’est un
homme pas très grand, rondouillet et très sympathique. Il est
surtout doué d’une force herculéenne. Je n’ai jamais revu quelqu’un
d’aussi fort. Je me souviens qu’il me faisait asseoir sur une
chaise, prenait celle-ci avec une seule main par le barreau rond,
reliant les deux pieds sur le côté, et arrivait à me soulever le
bras tendu !
Il nous racontait que son grand plaisir était d’aller se promener
sur les quais de la Loire à Blois, pour y repérer à la nuit tombée
les voitures allemandes non gardées. Il dévissait les boulons d’une
roue, soulevant ensuite la voiture d’une seule main, et de l’autre
enlevait la roue qu’il balançait dans la Loire !
Nous nous installons dans cette ferme. Grâce à la disposition des
lieux, je peux installer une antenne extérieure qui me permet
d’avoir des contacts radios aussi bons que possible. Jourdet, qui a
besoin d’être à Blois même pour la pêche aux renseignements, me
quitte pour aller s’installer chez M. Martel qui y réside. Yvon
Martel est l’Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées du
département, que Vignon nous a fait connaître. De par ses fonctions,
il possède un « Ausweis » qui lui permet de circuler librement.
C’est d’ailleurs lui qui nous a conduit de Blois à La
Chapelle-Vendômoise avec tout notre matériel.
Malheureusement l’activité de Vignon en faveur de la Résistance
commence à le faire remarquer, et à le rendre suspect. Aussi
décide-t-il de quitter les lieux avant d’être arrêté, et rejoint la
clandestinité à Paris. Ce départ ne nous gêne pas de trop dans notre
travail, car notre réseau d’informateurs est maintenant bien
organisé. Outre le chef de gare, qui continue à nous communiquer
tous les renseignements susceptibles de nous intéresser, l’Ingénieur
en Chef déjà cité nous fournit entre autres des détails en or sur
les rampes de lancement de V1 et plus tard de V2. Il se charge par
ailleurs de tous les transports dont nous avons besoin. En dehors de
ces deux informateurs très importants, nous avons aussi le
Commissaire de Police de Blois qui s’est mis à notre disposition, et
Maurice Fleury, un employé de la Préfecture à peu près de mon âge,
nous sert d’agent de liaison et de renseignements.
Installé à Blois, Jourdet prend tous ses repas au restaurant. Un soir
il a une altercation avec le chef de la milice dont il avait attiré
l’attention. Le Commissaire de Police le prévient qu’il a reçu des
ordres pour procéder à son arrestation le lendemain matin. Il faut
donc qu’il parte au plus vite. Il vient immédiatement me voir à la
Chapelle-Vendômoise, me raconte en deux mots ce qui vient de se
passer, et me prévient qu’il va se réfugier chez une parente dont il
me donne l’adresse à Roanne. Il repart aussitôt. Le même soir, lors
de mon émission radio avec Londres, je signale cet incident et ce
départ. Je propose alors de continuer seul cette mission, puisque
avec mon réseau d’informateurs, je suis apte à répondre à tous les
renseignements qui pourront m’être demandés. Londres est bien sûr
d’accord et me remercie chaleureusement, en insistant sur le fait
que je ne dois prendre aucun risque inutile.
Je poursuis donc la mission. Les informations m’arrivent de plus en
plus nombreuses, et la longueur de mes missions radio leur est
proportionnelle. Tout ceci est contraire aux règles élémentaires de
sécurité, mais comment faire autrement ? Bien sûr je finis par me
faire repérer par la goniométrie allemande. À ce stade je dois
expliquer comment ce repérage s’opère, ou plus exactement comment il
s’opérait à cette époque.
C’était ce qu’on appelait le système de repérage par triangulation.
Nous avions eu des cours à Saint Albans : il existait en France
trois centres principaux de radiogoniométrie. Lorsqu’un émetteur
clandestin était repéré, les trois centres situés en des lieux
opposés, orientaient leurs antennes sur cet émetteur, et obtenaient
ainsi trois lignes qui se recoupaient, formant un triangle qui
couvrait une zone plus ou moins étendue. Un avion était envoyé
au-dessus de cette zone pour permettre de resserrer le périmètre des
recherches. Cet avion était facilement repérable, hérissé d’antennes
et volant à basse altitude. Lorsque la zone d’émission était bien
délimitée, c’était au tour d’une camionnette d’entrer en jeu. Elle
était repérable pour un observateur attentif, car toute sa cellule
était en bois pour faciliter la réception et éliminer les
interférences parasites. À l’intérieur, bien camouflé, se tenait un
spécialiste qui, le casque sur l’oreille, en suivant l’émission
arrivait jusque devant la maison où se trouvait l’émetteur. Ce
véhicule était en général banalisé sous l’enseigne d’un grand
magasin. Arrivée à proximité du poste clandestin, la camionnette
devait rouler très lentement, et pour ne pas attirer l’attention,
ses occupants faisaient semblant d’être en panne et la poussaient.
C’était la dernière phase des recherches. Lorsqu’on en était là, tu
avais intérêt à ne pas les attendre. Malheureusement, beaucoup trop
d’agents se sont fait prendre de cette façon, trop pris par le
travail et ne les voyant pas arriver.
J’ai eu l’occasion de le dire plus haut, dans la ferme vivait une
petite fille de onze ans. C’était l’été, et elle était en vacances.
Son père, M. Ouzilleau, lui avait dit de ne jamais parler de moi à
quiconque à l’extérieur. Elle avait très bien compris que c’était
très important. Elle était très gentille, un peu sauvage, et jouait
presque toujours toute seule dehors, et devant la ferme. Lors de mes
missions, je lui demandais de bien surveiller les alentours et de
me signaler immédiatement tout ce qui pourrait se passer et en
particulier les véhicules qu’elle pourrait voir, d’aussi loin que
possible. Il faut dire qu’à l’époque la circulation n’était pas ce
qu’elle est devenue, et les voitures étaient rares, surtout à la
campagne. Un après-midi, j’étais en train d’émettre un message
particulièrement long, lorsqu’elle rentre en courant, pour me dire
qu’il y a une voiture roulant à faible allure, mais encore assez
loin sur la route. Je vais à la fenêtre et je reconnais
effectivement une camionnette de détection que deux hommes sont en
train de pousser ; visiblement dans la dernière phase de leurs
recherches. Je fais rapidement disparaître tout le matériel et toute
trace de ma présence. Pour plus de sécurité, je sors par l’arrière
de la maison et vais me cacher dans un champ de blé à
proximité. Lorsque tout danger me semble écarté, je reviens à la
ferme où personne n’a été inquiété. Cette fois j’y ai échappé de
peu, et c’est bien à la petite que je dois la vie sauve.
Bien sûr, il n’est plus question de continuer à travailler ici.
Comme toujours, dès mon arrivée dans ce secteur, je m’étais mis à la
recherche d’un asile de secours. C’est Martel qui me l’avait trouvé,
chez un de ses amis à Onzain, 15 km au sud-ouest de Blois, au bord
de la Loire. Dès mon retour à la ferme, je fais prévenir Martel pour
qu’il vienne me chercher et m’emmène à Onzain, ce qu’il fait dès le
lendemain matin. Au cours du trajet, il me prévient que M. Sibenaler
tient une scierie assez importante et que c’est lui, en particulier,
qui fournit le bois pour la réparation provisoire des ponts détruits
par les bombardements ou les sabotages. À ce titre il a souvent la
visite d’officiers allemands, mais je ne dois pas m’en inquiéter,
car il est tout à fait sûr. Il me présente à son ami, puis retourne
à son travail.
M. Sibenaler me reçoit très gentiment, et me fait asseoir sous une
tonnelle qu’il a aménagée dans son jardin, puis me sert un bon vin
d’Anjou. J’ai posé ma valise-radio ainsi que la batterie de secours
par terre, à côté de moi. Nous sommes en train de discuter,
lorsqu’un Major allemand arrive. M. Sibenaler me rassure tout de
suite, c’est un de ses clients. Il jette rapidement un sac de toile
sur mon matériel, me présente comme un ami, et invite l’officier
s’asseoir à côté de moi. Je ne suis pas rassuré du tout, mais
finalement tout se passe bien. Nous trinquons ensemble, puis il part
après avoir réglé ses problèmes avec mon hôte. Il s’agit dans le cas
présent de la fourniture de bois pour le renforcement du pont de
chemin de fer de Blois, justement celui que j’ai déjà fait
bombarder. Je respire tout de même mieux après son départ.
Je m’occupe alors d’un nouvel asile de secours. M. Sibenaler me
signale qu’il possède un cabanon de pêche de l’autre côté de la
Loire, au bord du Beuvon, petit affluent de la Loire, à une dizaine
de km de Onzain, près du hameau des « Montils ». Il a une barque qui
pourra me permettre de traverser le fleuve, et il placera de l’autre
côté de la rive un vélo, afin que je puisse rejoindre ce cabanon.
Je recommence à travailler de plus belle, Maurice Fleury continuant
à m’apporter d’importantes informations. Ainsi aperçoit-il un gros
rassemblement de camions militaires allemands sur un terrain, dont
il m’a donné les coordonnées, à proximité de la maison de ses
parents. Je passe l’information immédiatement à Londres. Le soir
même, trois bombardiers de l’U.S. Air Force font un passage, mais
les bombes manquent leurs cibles et tombent à proximité de la maison
de Maurice, sans toutefois causer de dégât au camion ni à la maison.
Dans la même période Martel lui demande de me signaler la présence
d’un très important convoi d’au moins vingt-cinq Panzer et
autant de véhicules d’accompagnement. Ils remontent vers le front
normand et semblent faire une pause. Là encore j’informe Londres.
Cette fois les bombardiers en piqué ne loupent pas leurs cibles, et
le lendemain, nous pouvons voir de nombreuses carcasses de chars en
train de se consumer. Tout se passe pour le mieux les deux premières
semaines, mais un jour, alors que je viens de terminer une mission,
je perçois un bruit d’avion que mon casque d’écoute m’empêchait
d’entendre. Je regarde le ciel et je vois un avion de détection
cerclant au-dessus de Onzain. Inutile de me faire un dessin ! Cette
fois, je n’attends pas l’arrivée de la camionnette. Je traverse la
Loire en barque, enfourche le vélo, et rejoins le cabanon dans
lequel je m’installe. Je me rends immédiatement compte que cet asile
ne peut être que très provisoire, car je suis éloigné de tout et les
contacts avec mes agents de liaison sont forcément plus compliqués.
Aussi, lorsque Maurice Fleury me propose de venir m’installer chez
lui, j’accepte avec plaisir, tout en gardant le cabanon comme asile
de secours, puisque je n’y ai pas été repéré.
Avant mon départ je suis le témoin d’un combat aérien qui se déroule
juste au-dessus de moi entre un avion américain « Lightning » et un
« Focke Wulf » allemand. Je me demande ce que font dans ce coin ces
deux avions qui sont seuls, mais c’est très impressionnant. Les deux
chasseurs se tirent mutuellement l’un sur l’autre en faisant des
piqués, chandelles et toutes les acrobaties possibles. Les balles
sifflent autour de moi ! Je regarde ce combat en me cachant derrière
un arbre, et je tourne autour du tronc pour me protéger, sans rien
perdre de ce spectacle qui est sensationnel ! Finalement, les deux
avions se séparent, sans s’être apparemment atteints, et
disparaissent.
Je m’installe chez Maurice qui vit chez ses parents à Villebarou, un
lieu-dit près de Blois. J’y continue mon boulot. Mais nous sommes
maintenant en août et les troupes américaines se rapprochent. Je
reçois un message qui me demande de prendre contact dès l’arrivée
des premiers éléments de l’armée américaine à Blois, avec un certain
« Captain Beau » du G2 U. S., c’est-à-dire les services du
renseignement militaire qui sont informés de ma présence à Blois.
Le lendemain, Blois est libérée. C’est la joie !
Je trouve assez rapidement le capitaine Beau auquel je me présente.
Il me demande s’il me serait possible d’installer des équipes
pouvant continuer à fournir des renseignements, après mon départ,
sur ce qui se passe de l’autre côté de la Loire entre Blois et
Tours, où les Allemands se sont repliés. Je lui promets de faire le
nécessaire. Aidé de Martel et de Fleury, je prends contact avec les
F.F.I. de Blois, Onzain, Amboise et Tours. Des équipes sont envoyées
et continueront à traverser régulièrement la Loire. Les
renseignements sont collectés par Fleury qui les transmet
directement au G2 et au capitaine Beau, à qui je le présente.
Quelques jours après la libération du secteur, j’ai le plaisir de
voir arriver en jeep le Captain Saint Clair venu me récupérer. Il
est accompagné d’un camarade qui était avec moi à Saint Albans :
Olivier, en réalité Jacques Coulon. Natif de la région, il a demandé
à Saint Clair s’il pouvait être de l’expédition pour essayer de
revoir ses parents qui habitaient à Amboise.
Ensemble, avec Martel, Fleury et Sibenaler, nous faisons un repas
mémorable dans un restaurant à Onzain pour arroser la libération, et
surtout nos retrouvailles.
Puis il est l’heure de quitter cette région. Avec Saint Clair et
Coulon nous partons en jeep pour rejoindre Paris, libéré quelques
jours plus tôt. Au cours de ce voyage, Saint Clair me félicite pour
le travail que j’ai accompli. Il me signale que les autorités
alliées ont été particulièrement satisfaites des informations que je
leur ai communiquées. J’en suis très heureux.
C’est durant ce voyage retour que j’apprends l’arrestation de
nombreux camarades, et notamment celle des équipes « Colère »,
« Salaud » et « Filan ». Arrestations qui ont eu lieu à Vendôme, non
loin de mon propre secteur d’activité.
Sur la route, nous doublons des convois militaires et dans chaque
localité, les gens se pressent sur les trottoirs pour nous voir
passer et nous applaudir. Dans une localité où nous nous arrêtons un
instant, un homme déjà âgé, nous supplie de venir chez lui, boire le
verre de la victoire en sa compagnie. Il nous sert une vieille
bouteille de vin blanc qu’il gardait précieusement, depuis je ne
sais combien d’années. Il l’ouvre religieusement et nous sert, mais
le vin est tellement vieux qu’il coule comme un sirop épais, et il
n’est pas bon du tout… Mais cet homme a l’air tellement heureux de
nous le servir que nous nous forçons tout de même à l’avaler.
Nous arrivons à Paris le 1er septembre.